Mieux orienter les politiques agricoles du continent

"Le sous-investissement chronique à long terme et la mauvaise gouvernance ont abouti à un secteur agricole incapable de jouer un rôle dans la transformation des économies africaines, en assurant la sécurité alimentaire, en créant des emplois ou en réduisant la pauvreté", lit-on dans ce rapport dont agridigitale a obtenu copie.

Selon l’étude, l’importation de produits alimentaires coûte actuellement à l’Afrique, 40 milliards de dollars et si aucun changement structurel ne se produit, il atteindra 110 milliards de dollars d'ici 2030.

Pourtant, 60% des terres arables non utilisées de la planète se trouvent en Afrique. Selon les prévisions, la moitié de la croissance de la population mondiale se produira en Afrique à l’horizon 2050.

Il faudra non seulement nourrir ces personnes, mais aussi leur trouver du travail, et selon plusieurs rapports, l'agriculture peut aider à relever ces deux défis dans ce contexte de changement climatique.

"L'adoption de la technologie est appelée à jouer un rôle important dans l'atténuation des effets du changement climatique et à attirer une nouvelle génération de jeunes dans l'agriculture en Afrique. Grâce à l'agriculture de précision, aux applications mobiles et aux drones, les gouvernements et d'autres acteurs du secteur de l'agriculture espèrent que le secteur augmentera la rentabilité, la durabilité et l'attractivité de sa profession dans les années à venir", indiquent la FAO et l'OCDE dans "Agricultural Outlook 2018-2027".

Pour aider le continent à passer le cap d'une agriculture de subsistance pour une agriculture compétitive et commerciale, le rapport 2019 de l’agriculture en Afrique (The report agriculture in Africa 2019) revient d’abord sur la nécessité de regain d’intérêt des gouvernants à travers des politiques favorisant des infrastructures, l’accès au foncier et au financement et ensuite sur l’obligation des agriculteurs d’utiliser davantage d'intrants, tels que les engrais, les semences améliorées, les systèmes d'irrigation, la mécanisation et la digitalisation.

Priorité aux investissements pour accroître la productivité

Durant la période coloniale, l’Afrique s’est développée essentiellement comme une économie exportatrice de produits agricoles. Cet objectif a été atteint avec un certain succès, comme en témoigne le nombre de pays africains qui sont les premiers producteurs mondiaux de cultures commerciales tropicales.

La Côte d’Ivoire, par exemple, est devenue le premier producteur mondial de fèves de cacao. Aujourd’hui, le pays représente 40% de la production mondiale de cacao.

Après l’indépendance, de nombreux pays africains se sont concentrés sur le financement de la fabrication locale et considéraient l’agriculture comme un fournisseur de produits alimentaires moins productif. En conséquence, la période postcoloniale a été caractérisée par un sous-investissement dans les secteurs agricole et rural. En conséquence, l’agriculture africaine a enregistré des résultats médiocres tout au long des années 70 et 80.

En 2003, l’Union africaine (UA) a lancé le Programme détaillé pour le développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA), une stratégie axée sur l’agriculture, visant à réduire la pauvreté et à assurer la sécurité alimentaire.

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Le programme définissait l'agriculture comme le principal moteur de la croissance économique et appelait les gouvernements africains à affecter 10% de leur budget annuel au secteur, avec l'objectif d'une croissance annuelle de 6%. Les engagements pris à Maputo en 2003 ont été renouvelés en 2014 à Malabo, en Guinée équatoriale.

Une quarantaine de pays avaient signé les accords du PDDAA en 2014, de nombreux pays élaborant leurs propres plans d'investissement pour le secteur agricole.

Cependant, les objectifs du PDDAA sont encore loin d’être atteints. Les pays de l'Afrique subsaharienne n'ont enregistré qu'un taux de croissance annuel moyen de 2,6% dans le secteur agricole entre 2003 et 2009.

L’Ethiopie et, dans une moindre mesure, le Rwanda et le Ghana, sont des exemples positifs pour le continent en termes de réussite de l'expansion de l'agriculture à grande échelle.

Selon l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) énormément cité dans le rapport, les politiques récentes qui placent l’agriculture au cœur du développement économique de l’Afrique et encouragent les investissements publics dans le secteur sont essentielles au développement de l’agriculture sur l’ensemble du continent.

"Il est important que les gouvernements accordent la priorité aux investissements dans les infrastructures afin d'accroître la productivité agricole. Le manque d'infrastructures est un problème particulier dans les zones rurales, qui constituent le centre de la production agricole. Les zones rurales ont besoin de routes, en particulier de routes de desserte, afin de relier les agriculteurs aux marchés des intrants et des produits ", insiste Agnes Kalibata, présidente de (AGRA).

Les chiffres clés sur le secteur

D’après le rapport, la valeur totale de la production agricole en Afrique subsaharienne a augmenté de 130% entre 1990 et 2013. Du point de vue élevage, la volaille représente toujours la plus grande part de la production animale en Afrique subsaharienne. Cependant, il existe des différences importantes et notables selon les régions.

En Afrique de l'Ouest par exemple, la volaille représente la plus grande production avec 27%, suivie par les ovins et les caprins (24%), le bœuf (23%), les produits laitiers (11%) et le porc (9%) alors qu’en Afrique de l'Est, les produits laitiers représentent la plus grande production (45%), suivis du bœuf (18%), du porc (16%), de la volaille (12%) et des ovins et caprins (6%).

En ce qui concerne la pêche et l’aquaculture, le rapport fait cas d’une représentation de 4%, la production halieutique de l’Afrique subsaharienne dans la production totale mondiale. 

Les recettes à explorer

Le rapport fait noter que la petite industrie agricole africaine se heurte à un certain nombre d’obstacles l'empêchant de jouer un rôle plus important dans la transformation de l’économie du continent, l’augmentation de la production et l’augmentation des revenus de la population rurale, qui constituent la majorité de la main-d’œuvre des agriculteurs.

Selon la FAO, les tracteurs ne sont utilisés que sur 5% des terres cultivées en Afrique subsaharienne, contre 60% en Asie. 75% des agriculteurs africains travaillent dans des plantations en utilisant uniquement des outils manuels. L'utilisation d'engrais est également très faible par rapport aux normes mondiales. La consommation d’engrais en Afrique ne représente actuellement que 3% de la consommation mondiale.

"Les agriculteurs auraient besoin de semences et d'engrais plus performants, ainsi que d'un meilleur accès aux instruments financiers qui leur permettent d'acquérir des technologies, y compris celles permettant de réduire les pertes de récolte", martèle Agnes Kalibata de l’AGRA.

La tendance est similaire en matière d'irrigation. Actuellement, seulement 6% des terres arables du continent sont irriguées comparé à 14% en Amérique latine et 37% en Asie. Cela signifie que l'agriculture africaine est principalement alimentée par la pluie, ce qui rend les agriculteurs particulièrement vulnérables au changement climatique et événements météorologiques extrêmes.

"Pour assurer la sécurité alimentaire, il faut passer d'une dépendance excessive à l'irrigation à grande échelle à un système hybride qui réponde aux besoins des exploitations familiales à petite échelle. Cela devient de plus en plus possible avec la mise à disposition de technologies telles que les pompes à eau à énergie solaire pour aider les petits exploitants agricoles à s'adapter au changement climatique", soutient-elle.

Les TICs, moyens efficaces pour attirer les jeunes

Le vieillissement de la main-d’œuvre du secteur agricole africain sera l’un de ses principaux défis à moyen terme. Selon la FAO, l'âge moyen des agriculteurs africains est actuellement de 60 ans.

Dans de nombreux cas, les agriculteurs du continent ont du mal à convaincre leurs enfants de prendre la relève lorsqu'ils prendront leur retraite. Cependant, le chômage est extrêmement répandu chez les jeunes africains.

La Banque africaine de développement estime que seulement environ 3,1 millions de nouveaux emplois sont créés chaque année, ce qui équivaut à environ un quart des 12 millions de jeunes qui entrent chaque année sur le marché du travail en Afrique.

Dans ce contexte, l’agriculture est de plus en plus considérée comme essentielle pour créer des emplois pour les jeunes Africains et les convaincre de rester dans leurs pays et dans les zones rurales en particulier.

"La main-d'œuvre jeune en Afrique pourrait ouvrir un large éventail d'opportunités économiques avec la bonne combinaison de politique et d'investissements publics", écrivait en 2016 Thomas Jaine, professeur à la Michigan State University.

Les TIC de plus en plus utilisées dans le secteur agricole africain, souvent par le biais d’une agriculture intelligente ou de précision pourraient être un moyen efficace d’attirer les jeunes vers le secteur.

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Le rapport a également affirmé qu'une approche cohérente et intégrée axée sur la résolution des obstacles existants liés à "l'éducation, l'accès à la terre et le régime foncier, l'accès aux services financiers, l'accès aux marchés, l'accès aux emplois verts et la participation au dialogue politique peut potentiellement rendre le secteur agricole plus attrayant pour les jeunes, ce qui leur donne l’impulsion supplémentaire qui pourrait leur être nécessaire pour entrer dans le secteur".

Et demain, il fera certainement beau

Le rapport "Perspectives agricoles de l'OCDE et de la FAO 2018-2027" prévoit une forte croissance de la production agricole en Afrique subsaharienne au cours des dix prochaines années avec une augmentation de 30% de la production agricole à mesure que les superficies cultivées seront consacrées au soja et au maïs.

La canne à sucre prend de l'expansion et la productivité augmente grâce à l'utilisation accrue d'engrais, de pesticides, de semences améliorées, d'irrigation et de mécanisation.

L’OCDE et la FAO s’attendent également à ce que la production de viande augmente de 25%, la production de produits laitiers de 25% et la production de poisson de 12%.

La production d'huile de palme devrait augmenter de 22% au cours de la prochaine décennie en raison de gains de productivité, tandis que la production de coton, de canne à sucre et de sucre augmenterait d'environ 33%, 18% et 34%.

Même avec la forte croissance attendue, les deux organisations estiment que la capacité de la région à produire de la nourriture continuera à dépendre des marchés mondiaux car la capacité de production nationale restera insuffisante pour satisfaire les besoins de consommation croissants de la région.

En outre, elles déclarent que de nouveaux défis y compris la récente épidémie de légionnaire d'automne touchant près de 30 pays sur le continent pourraient mettre en péril toute augmentation de la production prévue pour le maïs, le riz, le sorgho, la canne à sucre et le soja.

Malgré les défis, les perspectives du secteur agricole africain sont relativement positives. Les institutions des Nations Unies s'attendent à ce que les zones cultivées se développent et les agriculteurs à utiliser davantage d'intrants tels que des engrais, des pesticides, des semences améliorées, la mécanisation, des techniques d'irrigation,  et à promouvoir des agro-industries

En 2014, Carlos Lopez, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique déclarait que le développement de l'industrie agroalimentaire pourrait être la prochaine frontière de croissance, permettant de sortir de nombreuses zones rurales de la pauvreté et de créer de nombreux emplois.

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Anani E.

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