La réforme consacre une avancée

Elle confirme selon divers analystes, la volonté des autorités togolaises à faire de l’agro-business, une niche d’opportunités et de croissance de l’économie nationale.

Que dit le décret pris en conseil des ministres? 

A la demande des acteurs agricoles et partenaires, le Mécanisme incitatif de financement agricole (MIFA) fondé sur le partage de risques est transformé en société anonyme (S.A). 

Il s’agit selon le gouvernement de "structurer les chaînes de valeur agricole et d’augmenter le financement des acteurs du secteur privé pour le développement de l’agro-business".

"Les résultats enregistrés après 6 mois de la phase pilote ainsi que l’intérêt et de l’importance suscités le mécanisme, il convient d’envisager un montage institutionnel centré sur un modèle de partenariat public-privé.  Le décret consacre la création d’un cadre approprié et incitatif, favorable à la mobilisation des investissements du secteur privé", précise en substance le communiqué officiel.

Explication : C’est quoi une Société Anonyme ?

Les experts-comptables définissent une Société Anonyme (SA) comme une société de capitaux où les investisseurs au capital sont appelés actionnaires et les titres financiers qui sont émis sont des actions.

"La S.A se distingue de la SARL (société à responsabilité limitée) ou encore de la SAS (société par actions simplifiée) par sa gouvernance qui convient aux grands comptes et aux sociétés désireuses de s’introduire en bourse", précisent-ils.

En France par exemple, la S.A doit compter au moins 7 actionnaires pour un capital social minimum de 37.000 euros et doit compter un organe de surveillance, chargé de représenter l’assemblée des actionnaires, définir avec eux la stratégie de la société puis de contrôler les actions menées par le pouvoir exécutif.

"La S.A est représentée par un directeur général et ses formalités de constitution sont les mêmes qu’une SARL ou une SAS. Les apports en industrie ne sont pas autorisés dans le capital social d’une société anonyme", détaillent les experts.

En Français facile, quel lien avec le MIFA ?

Partant de la définition d’une S.A, la mue du MIFA en S.A veut simplement dire, que le MIFA va désormais ouvrir son capital aux actionnaires. Bingo!

Autrement dit, pour assurer le financement du MIFA, le gouvernement fera désormais appel à des actionnaires (à l’instar d’une banque) qui vont investir leur argent qui servira de garantie et de prêts éventuellement aux paysans.

"MIFA en SA est une bonne chose car elle n’aura plus derrière l’action de l’Etat.  Même si l’Etat est actionnaire, MIFA sera une Société privée qui pourra aller emprunter sur le marché financier pour le besoin des promoteurs agricole qui auront besoin de ces appuis", analyse Lambert Nayanté, Consultant International.    

"Le financier n’aura plus cette peur que l’Etat viendra lui dicter des lois ou la marche à suivre. MIFA au départ était un mécanisme de soutien qui n’avait pas de financement mais jouait le rôle de démarcheur auprès des institutions de la place pour appuyer financièrement les producteurs agricoles. Elle pourra aujourd'hui avec son nouveau statut S.A faire des appels de fonds soumis à la réglementation dans l’espace UEMOA et passer directement au financement des producteurs", ajoute –t-il.  

Pour l’Expert, " MIFA jouera un grand rôle en ce sens que les banques de la place ne maitrisent pas tellement le financement de l’agriculture qu’elle considère comme un métier à risque et que même  les Sociétés agricoles bénéficiant des lettres de crédit à l’export sont aussi difficilement accompagnées par ces banques".

Avec les actionnaires, c’est le partage des gains, rien d’autre!

Le MIFA S.A fera du vrai business enfin. Il aura plus de marge de manœuvre pour faire négocier des ressources et financer les producteurs, œuvrer à la rentabilité afin que les bénéfices soient partagés aux actionnaires sous forme de dividende.

Très intéressant en tout cas, surtout que, le secteur agricole attise tous les appétits.

Mais attention, on ne blague pas avec la gestion d’une S.A

Avec le MIFA S.A, la transparence doit être de mise et la gestion axée sur les règles d’orthodoxie pour éviter que la machine plombe.

"La transparence dans la gestion fera que le temps pour attirer les investisseurs sera court. Une S.A, c'est la transparence, et le retour sur investissement. Si avec le MIFA ancienne formule, la mobilisation du secteur privé devrait mettre 6 mois, avec la SA, elle sera de 3 mois. Le paysan qui a besoin de la finance pour produire à temps l'aura le plus rapidement possible. La confiance y est", analyse un éminent spécialiste du secteur agricole au Togo.

Par exemple, le Directeur Général ou le Président du Conseil d’Administration (PCA) peut perdre à tout moment son poste s’il est improductif.

"Si les actionnaires n’ont rien, c’est qu’on vous relève sans autre forme de procès de vos fonctions. Ici, c’est le business. On investit, on gagne !", ajoute un spécialiste, habitué des rouages de la finance.

"C'est aussi un signal fort que le personnel sera recruté avec une loupe orientée vers l'excellence. Avec cette nouvelle donne (SA), les investisseurs viendront vite investir", détaille –t-il.

Qui peut être actionnaire ?

Sous réserve d’avoir l’intégralité du décret, il sera trop tôt de s’aventurer sur qui sera ouvert le capital social?

Le communiqué officiel  n’a pas non plus précisé quel sera le montant de l'action minimale ou que si le MIFA devenait une société privée ou paraétatique (ces détails seront développés dans les prochains articles).

Quel avantage pour le producteur final?

L’enseigneur –Chercheur, Dieudonné Kabkia pense que "pour le paysan fondamentalement, cette mutation ne changera rien du tout car il aura toujours l’accompagnement qu’il a toujours eu auprès du MIFA".

Cet avis est beaucoup plus relativisé avec certains qui affirment que le producteur aura avec cette mutation, plus de financement, plus vite qu’auparavant.

"Le MIFA, c'est l'Agriculture contractuelle, c'est-à-dire que tout part d'un contrat entre les acteurs (Producteur, Financier, Client...). Le MIFA, était l'organisateur. Le Paysan n'est plus seul. Dans son activité, il a l'argent sur mesure (on lui donne ses besoins pour produire, pas l'argent liquide, donc risque faible de détourner l'argent de l'objet).  Il a les bons intrants, le savoir des techniciens (qui l'entoure), le service de l’assurance risque climatique ou autre, la prévision météo dans son panier. Et quand le paysan perd, tous les acteurs perdent, d'où la solidarité et le professionnalisme qui doivent l'amener à être résilient, c’est –à-dire sa capacité à faire face aux incertitudes", explique El Hadj Yaya, spécialiste du secteur agricole.

"Les acteurs des chaînes de valeurs agricoles ne seront pas défavorisés avec le changement de type de sociétés", rassure Christopher DEGBOEVI, Agroéconomiste, Spécialiste en Ingénierie Agronomique et en  protection des végétaux.

Les craintes?

Si unanimement la démarche gouvernementale est saluée, il faudra cependant rappeler certains faux pas à ne pas faire pour que la rentabilité ne prenne pas le dessus sur l’amélioration des conditions de vie des ruraux.  

"Etablissement public à caractère économique et social qui devient une société anonyme suppose qu'on serait plus regardant sur sa rentabilité; beaucoup plus économique que social maintenant. Une société anonyme est une société de capital, c'est l'argent qui parle, et c'est la rentabilité que visent les actionnaires. Cela suppose qu'on accordera plus d'importance au volet économique; le social sera nul ou de faible ampleur", s’interrogent certaines personnes avisées.

Pour d’autres, l’Etat doit contrôler les actions et prendre la part majoritaire.

"Par exemple, pour prendre des ressources de la Banque africaine de développement (BAD pour mettre en DAT (dépôt à long terme) et en faire des garanties pour le financement, il faut aller au guichet privé de la BAD, réservé aux Sociétés Anonymes. L'Etat voudrait à mon avis capter les  financements étrangers et faire fonctionner au mieux le mécanisme et devra avoir en réalité plus d'actions que les privées afin de contrôler certaines actions", conseillent –ils.

"L’autre danger, c'est que si on se permet de laisser entrer des étrangers dans notre capital ou des privés et qui sont majoritaires, l'Etat ne va plus véritablement détenir la plénitude de sa gestion financière agricole", alertent-ils.

Les plus dubitatifs craignent que le MIFA risquent de devenir plus cher à la longue : "déjà les actionnaires on les connaît, ce sont les mêmes qui ont des millions dans ce pays. C’est-à-dire, les gens qui sont déjà actionnaires dans d'autres sociétés.  Alors, in fine,  eux vont toujours s'enrichir. Et le MIFA va avoir du plomb dans l'aile car il risque de devenir plus cher à la longue car on sait exactement que ceux-là vont chercher des financiers".

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Fidel A. GNAMELI

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