Sauver la maison des esclaves de la ruine

Sur la liste indicative de l'UNESCO depuis 2002 pour être classée patrimoine mondial, la maison des esclaves (Woold Home) d'Agbodrafo (30 km de Lomé) se trouve aujourd’hui en état de ruine.

Cap ce vendredi sur ce site touristique, lieu emblématique, chargé d’émotion où, entre les années 1830 et 1852, nos ancêtres étaient convoyés comme des sardines, vers l’autre côté de l’Atlantique, au nom de la traite négrière.

"Cette maison souffre aujourd'hui malheureusement comme une grande mère abandonnée par ses enfants et petits-enfants. Elle se trouve dans une ruine totale. Si on n'y prend pas soin, d'ici quelques années, elle va disparaître", lâchent les guides, plongés dans une profonde tristesse.

Sur les lieux, seuls quelques vestiges témoignent encore de cette longue et émouvante histoire esclavagiste.  

L’histoire de la maison racontée par les guides

La maison des esclaves d’Agbodrafo construite autour des années 1830 par les négriers portugais s’étend sur une superficie de 21,60 mètres de long et 9,95m de large. Elle contient 6 chambres, un salon et un couloir à trois côté-est, ouest et sud de 1,5m de hauteur.

L'architecture reste intacte

Le site servait à l'époque à accueillir les esclaves avant leur embarquement.  Il  pouvait contenir jusqu'à 100 esclaves dans la cave sous la fondation. Tout se passait dans une clandestinité totale parce que c’était la période où les voix s’élevaient pour l’abolition de l’esclavage.

Certains négriers n’étant pas prêts à mettre fin à ce trafic sur la côte occidentale, avaient alors érigé cette maison au milieu d'une grande forêt à 1,5km de la côte. A l’époque, les navires britanniques sillonnaient la côte pour combattre et stopper les navires négriers qui continuaient dans la traite.

La maison des esclaves étant perdue dans la forêt, échappait à tout contrôle des surveillants britanniques. Le mode opératoire était si simple ! Les négriers allaient à l'extrême nord du Togo acheter les esclaves à Tchamba, Sokodé, Atakpamé, Notsè, Tado et dans la vallée du Mono etc.

Les esclaves achetés étaient regroupés dans un marché appelé Blokotissime derrière le Lac Togo dans le village (Dekpo)  où les échanges commerciaux s’effectuaient.

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Les esclaves étaient alors ramenés à Woold Home et on les faisait passer à quatre pattes par les ouvertures en bas de la fondation pour accéder à la cave qui faisait à peu près 1,5m de hauteur.  Une dimension qui correspondait aux calles des bateaux.

Répresentation sur les mûrs du site

Dans cette posture, les négriers apprenaient déjà aux esclaves comment, ils allaient tenir dans le bateau au cours du long voyage.

Les négriers vivaient tellement bien. Du retour des achats, ils s’installaient dans leur chambre en haut, le lit bien dressé.  Les esclaves eux, se couchaient à même le sol sans natte ni couverture, toujours enchaînés.

Dans la nuit, les négriers faisaient le choix de quelques femmes esclaves de la cave pour abuser d'elles sexuellement.

Ainsi, après plusieurs jours dans la cave en attendant l'arrivée du bateau, les négriers faisaient sortir les esclaves pour le dernier bain autour d'un puits aujourd'hui appelé GATO-VOUDO ou "Puits des enchaînés" dans le village appelé Nimagna près de la ville de Lomé.

Là, ils obligeaient les esclaves à marcher 7 fois autour du puits, de manière à oublier le chemin de la maison même s'ils avaient envie de s'enfuir. Après cette étape, ils étaient ensuite récupérés dans les chaloupes et ramenés dans le bateau pour la destination finale.

Le 1er Janvier 1952, la couronne britannique avait demandé la signature du traité d'abolition et après la signature du traité à Lagos au Nigéria, elle avait envoyé des cannes d'abolition à tous les rois qui se trouvaient sur la côte.

Le Togo aurait reçu 3 cannes destinée chacune au royaume de Glidji, à la localité de Goumoukopé et la cité de Porto-Seguro (Agbodrafo). Porto-Seguro qui signifie Port sûr ou port de sécurité était le nom que ces marchands d'humains portugais avaient attribué à la localité dès leur arrivée parce qu’ils se sentaient en paix.

La réhabilitation, un impératif !

Cette maison jadis située à plus de 1,5 km de la côte se retrouve aujourd'hui nez à nez avec l’océan. Selon les estimations, elle se trouverait à moins de 300m de la côte à cause de l'érosion côtière galopante.

"Nous lançons simplement un appel au gouvernement et à toute bonne volonté de venir vite porter une main réparatrice et restauratrice pour sauver cette maison de la ruine  quotidienne et de l'érosion côtière. La disparition de cette maison serait un dommage non seulement pour le Togo mais aussi pour toute l'Afrique", interpellent les riverains.

Certaines personnes ressources interrogées racontent que toutes les initiatives prises à ce jour pour la réhabilitation du site n’ont jamais abouti par fautes de ressources.

Le gouvernement a sans doute pris conscience de l’état du bâtiment dont la réhabilitation urge. Le ministre togolais de la Culture et du Tourisme Kossivi Egbetonyo l’a d’ailleurs évoqué cette semaine avec Antonio Carlos de salles Menezes, l’ambassadeur du Brésil au Togo.

Le Brésil souhaite notamment apporter son appui à la réhabilitation du bâtiment dont l’architecture est d’origine afro-brésilienne. Normal car construit à l’époque (1830-1835) par les négriers portugais.

Dans une note du Ministère des relations extérieures du Brésil intitulée "Architecture Agouda au Bénin et au Togo", le Brésil entend réhabiliter d’anciennes villas, murs et des portiques dans les deux pays.

"Ce sont certainement les éléments les plus visibles de l’important phénomène historique et social qui a constitué le retour à la côte occidentale de l’Afrique de quelques milliers d’Africains et de leurs descendants après un long séjour au Brésil. Un héritage qui unit le Brésil et l’Afrique d’une manière permanente et émouvante", lit-on dans le document.  

"Une fois restaurées, les villas rendront les villes plus belles et plus attirantes aux visiteurs, dynamisant ainsi la vie urbaine et l’économie. Enfin, un cercle vertueux sera créé, dans lequel l’intérêt collectif pour la conservation assurera la préservation de la mémoire historique, en offrant une meilleure qualité de vie aux citoyens d’aujourd’hui et aux générations futures", poursuit le Ministère des relations extérieures du Brésil.

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Tout comme d’autres sites touristiques laissés abandonnés, le gouvernement à fort à faire pour mobiliser les ressources nécessaires pour leur réhabilitation. C’est pour devoir de mémoire, mais aussi, pour l’économie car le tourisme reste un secteur qui attire d’importantes devises pour financer le développement des Etats.

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Fidel G.

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