Des silos en état de délabrement avancé (image Agridigitale)

Il s’agit en fait d’une politique développementaliste quinquennal que l’Etat a élaboré sur la base de trois axes stratégiques principaux correspondant aux différents secteurs de l’économie du pays.

L’axe 2 du PND vise à "développer des pôles de transformation agricole, manufacturiers et d’industries extractives" au Togo de 2018 à 2022. Concrètement, il est attendu que dans cinq ans, c’est-à-dire en 2022, les effets suivants soient atteints :

  • Des chaînes de valeurs des filières porteuses sont développées, des agropoles et des pôles de compétitivité pour la transformation agricole sont mis en place et des emplois agricoles sont massivement créés ;
  • Les aménagements hydrauliques sont développés et contribuent à la production agricole et énergétique ;
  • L’industrie togolaise est développée, respectueuse de l’environnement, intégrée au reste de l’économie et créatrice d’emplois ;
  • Les entreprises artisanales sont compétitives, créatrices de richesses et d’emplois et participent au développement industriel et touristique ;
  • L’énergie est développée et contribue efficacement à l’amélioration de la productivité agricole, industrielle et minière

Des initiatives de cette envergure sont bonnes et salutaires. Mais la crainte se trouve dans leur concrétisation. Car, le Togo n’est pas à son premier coup d’essai dans l’élaboration des politiques agricoles de développement.

Dans un passé très récent, dans le cadre de la planification socioéconomique du Togo de 1966 à 1985, souvent connu ordinairement sous l’appellation de "plans quinquennaux de développement socio-économique", de pareilles initiatives avaient également été prises dans le secteur agricole ; mais les résultats n’ont pas été à la hauteur des attentes.

En effet, dans un discours politique prononcé le 7 mars 1977, le feu Président Eyadema lançait un ambitieux programme de développement agricole connu depuis lors sous l’appellation de "révolution verte".

À cet effet, disait-il en substance qu’"Aujourd’hui, nous faisons face à nos problèmes économiques et de développement. Ici encore, il nous faut commencer par le commencement, c’est-à-dire, le plus urgent. Et le plus urgent, c’est le bien-être matériel et moral de nos populations. Ce bien-être passe nécessairement par la satisfaction du plus élémentaires des besoins du peuple. C’est-à-dire, la nourriture. Oui, il est essentiel que dans un proche avenir, tous les Togolais mangent à leur faim… si nous nous arrivons à ce résultat dans les cinq prochaines années, nous aurons accompli une œuvre gigantesque. Nous voulons entendre par là (la révolution verte et l’autosuffisance alimentaire) que dans les cinq ans, tous les Togolais puissent disposer à tout moment, en tout lieu, en qualité et en quantité, des biens alimentaires produits par eux-mêmes et pour eux-mêmes. (…). Ainsi le Togo devra se passer très rapidement de l’importation, par exemple, du riz de la viande, des œufs, de la volaille et pourquoi pas, du lait, de la pomme de terre et du sucre à moyen  terme… ".

Dr. MAMAN Halourou

En réalité cette politique agricole visait à moderniser l’agriculture togolaise dont la pratique était alors dominée par les moyens traditionnels (houe, daba, coupe-coupe, etc.) afin qu’elle puisse assurer l’autosuffisance alimentaire au pays dans un délai de cinq ans. Je rappelle au passage que l’autosuffisance alimentaire, c’est la capacité pour un pays d’assurer les besoins alimentaires de sa population grâce à la production locale (nationale).

Mathématiquement, de 1977 à 1982, le Togo devrait disposer d’une agriculture qui passerait du stade de l’usage des moyens traditionnels basés essentiellement sur l’énergie humaine à un stade du machinisme (tracteurs, moissonneuses, batteuses, etc.) ou du semi-machinisme (traction animale) agricole. Seule condition à même de garantir une production accrue capable de couvrir les besoins alimentaires des Togolais. L’atteinte de cet objectif passait avant tout sur :

  • La promotion d’une agriculture motorisée à travers l’achat de 332 tracteurs et de plus de 1000 accessoires ;
  • Le développement de la culture attelée à travers l’initiation du Projet pour la Traction Animale (PROTA) installé à Atakpamé et était fourni en matériels par l’Unité de Production de Matériels Agricole (UPROMA) ;
  • La promotion d’une industrie agro-alimentaire basée sur la transformation de produits agricoles locaux : A cet effet on créa TOGOFRUIT, SONAPH, etc. ;
  • La mise en place d’un financement agricole à travers la Caisse Nationale du Crédit Agricole (CNCA) ;
  • Un meilleur stockage des récoltes des produits agricoles à travers l’installation des Silos dans les zones à forte potentialité agricole (Togblékopé, Notsè, Kpalimé, etc.)
  • La vulgarisation des intrants de type moderne, le développement de l’élevage, la maîtrise de l’eau, etc.

Après 5 années consécutives d’exécution de la Révolution verte togolaise en 1982, force a été de constater que les objectifs n’ont pas été suffisamment atteints. Mieux, la même année (1982) le Togo fut frappé par une grande sécheresse mettant à nue, les ratages de la mise en application de la révolution verte.

En réalité, une étude historique sur la question a permis de réaliser que tous les projets de la Révolution verte étaient nobles, mais c’est leur exécution, et leur concrétisation sur le terrain qui n’a pas été bonne. En effet, presque tous les projets ont échoué à commencer par la mécanisation où les ORPV (Organisme régional de promotion et de production des cultures vivrières) et les DARAC (Direction régionale d’animation rurale et d’action coopérative), structures agricoles publiques chargées de la gestion du parc des 332 tracteurs importés, n’ont mis qu’une année pour mettre la moitié du parc de tracteurs en état de disfonctionnement.

La CNCA, banque des paysans avait plus de clients fonctionnaires que d’agricultures considérés comme insolvables, alors qu’en réalité elle a été créée pour tenir compte de la spécificité de cette corporation d’agriculteurs traditionnellement considérés par les banques classiques comme insolvables.

Les silos encore visibles et qui jonchent les routes (internationales N°1, N°2, N°3) acquis à grand frais n’ont jamais fonctionné. L’irrigation n’a pas réussi à s’implanter même dans les zones rizicoles de Mission Tové et d’Amou Oblo après le départ des Asiatiques (les Taiwanais de 1964 à 1972 et les Chinois et les Coréens de 1974 à 1979).

On a assisté également à une prolifération de structures publiques et privées agricoles pas très judicieusement coordonnées, qui tenaient parfois des discours contradictoires. La traction animale ne s’est implantée véritablement que dans l’extrême nord du pays en raison du pastoralisme qui domine dans cette zone ; au sud ce fut un fiasco total. L’usage des VHR (variétés à haut rendement) n’a pas aussi marché, et aujourd’hui la ferme semencière de Sotouboua créée à cet effet, n’est que l’ombre d’elle-même.

Au regard de cette rétrospection, il y a de quoi nourrir des craintes par rapport à l’atteinte des cinq effets attendus de l’axe 2 du PND.

Lire aussi : Que pense Dr. MAMAN de l’axe2 du PND ?

C’est ici le lieu d’attirer l’attention des décideurs, des planificateurs et des législateurs sur la place des études historiques faites par d’Historiens de métier (professionnels) dans l’élaboration et la mise en application des différentes politiques développementalistes du Togo. Car, ces études permettent de faire une rétrospection sur les projets passés du secteur économique concerné, de relever les acquis, mais aussi et surtout, de tirer les leçons du passé afin de mieux ajuster le tir dans l’élaboration des projets et programmes pour le développement du pays. J’ose croise que le PND de 2018-2022 a tiré les leçons des faux pas de la révolution verte de 1977 à 1982.

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Tribune du Dr. MAMAN Halourou, Analyste des politiques agricoles et de la sécurité alimentaire

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